Restauration en cours d’une œuvre de Baya : préserver la force et la poésie d’un art singulier
L’Atelier du Temps Passé a le privilège de restaurer une œuvre sur papier de Baya, artiste algérienne majeure du XXᵉ siècle. Cette intervention illustre l’importance d’une approche à la fois respectueuse des matériaux, attentive à l’histoire de l’œuvre et adaptée aux spécificités du papier.
Baya, une figure majeure de l’art moderne algérien
Née Fatma Haddad en 1931 à Bordj el Kiffan, près d’Alger, Baya est l’une des figures les plus singulières de l’art moderne algérien. Autodidacte, elle développe très tôt un univers foisonnant et coloré, peuplé de femmes, d’oiseaux, de végétaux et de motifs oniriques, qui deviendront sa signature.
Repérée dès la fin des années 1940, Baya connaît une reconnaissance internationale précoce. Son œuvre est présentée à Paris et attire l’attention de grands noms de l’art moderne. Elle influence notamment Picasso, qui reconnaît la force et la liberté de son langage plastique.
Travaillant principalement la gouache, le dessin et la céramique, Baya développe une œuvre profondément personnelle, affranchie des codes académiques, dans laquelle la couleur, le rythme et la répétition des formes occupent une place centrale.
Présentation de l’œuvre en cours de restauration
L’œuvre confiée à l’atelier est une gouache et crayon sur papier Canson, signée et datée de 1980, issue d’une collection particulière.
À la réception, la couche picturale se présentait dans un bon état de conservation : la gouache était stable, sans soulèvements ni pertes majeures. En revanche, l’examen attentif du support papier a révélé plusieurs altérations structurelles, notamment :
des déchirures en périphérie,
des manques localisés, liés à un stockage prolongé enroulé, ayant fragilisé les bords de l’œuvre et altéré sa planéité.
Le processus de restauration
La restauration est réalisée par Andreea Nerghes, directrice technique de l’atelier, spécialisée en conservation-restauration des œuvres graphiques.
1. Déroulage et mise sous presse
L’œuvre a d’abord été délicatement déroulée, puis placée sous presse afin de commencer un travail progressif de remise à plat.
2. Dépoussiérage
Un dépoussiérage minutieux de la surface et du revers a été effectué à l’aide de pinceaux doux et d’une éponge de maquillage, permettant d’éliminer les particules sans altérer la matière picturale.
3. Tests de sensibilité
Des tests préalables ont été réalisés afin d’évaluer la sensibilité du support et de la gouache aux méthodes aqueuses. Ceux-ci ont révélé une forte sensibilité du carton à l’eau, nécessitant une grande prudence dans les étapes suivantes.
4. Apport d’humidité contrôlé
Un apport d’eau très contrôlé a été réalisé par nébulisation, sur la surface et le revers. Cette technique permet d’assouplir progressivement le papier, de favoriser un léger gonflement des fibres et de retrouver la planéité de l’œuvre avant une nouvelle mise sous presse.
5. Traitement des déchirures
Les déchirures sont stabilisées à l’aide d’un adhésif compatible, réversible et stable dans le temps, associé à un papier japonais, choisi pour sa finesse et sa résistance.
6. Retouches et estompages
La dernière étape consiste en une retouche légère et réversible, visant à estomper les taches résiduelles et les zones accidentées. Cette intervention a été réalisée à l’aide de crayons pastel de différentes couleurs, afin de respecter l’harmonie chromatique de l’œuvre sans masquer son histoire.
Conservation préventive, préservation et mise en valeur
Dans une démarche de restauration préventive, l’œuvre fera l’objet :
d’une mise sous cadre avec verre de protection anti-UV,
et d’une protection du revers par un carton de conservation à pH neutre.
Ces dispositifs permettront de préserver durablement l’œuvre des effets de la lumière, des variations climatiques et des agressions mécaniques.
Cette restauration illustre l’équilibre fondamental entre intervention minimale, réversibilité et respect de l’intention artistique. En redonnant stabilité et lisibilité à cette œuvre de Baya, l’objectif n’était pas de la transformer, mais de lui permettre de continuer à être regardée, comprise et transmise, dans toute la richesse de son langage plastique.